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Périphéries
Interview de Mona Chollet
1 /
Avalanche introductive : Qui es-tu ? Quelle est la ligne éditoriale
de Périphéries ? Comment est née l'idée
de ce site ?
On est deux à éditer Périphéries
: Thomas Lemahieu et moi. On est journalistes (Thomas à
L'Humanité, moi un peu à Charlie Hebdo et surtout
à Autodafe.org, le site du Parlement international
des écrivains, qui ouvre bientôt). On a commencé
Périphéries en 1998, quand on était étudiants
à l'Ecole de journalisme de Lille. On souffrait de
la conception "réaliste" du métier
qu'on essayait de nous inculquer et le site nous a permis
de développer notre conception "idéaliste",
sans soucis de rentabilité, d'audience, de hiérarchie,
de longueur et de formatage des textes
Et même
sans soucis de coller à l'"actualité",
qui est, dans le domaine culturel, dictée par les impératifs
de promotion : on passe les plats des dernières parutions,
des dernières sorties
Nous, on peut parler d'un
livre sorti il y a dix ans, si on estime qu'il en vaut la
peine et que ça a un sens de le ressortir maintenant.
L'actualité, c'est ce qui nous touche, ce qui nous
intéresse, ce qui nous obsède à un moment
donné : quelqu'un qu'on a envie d'interviewer, un lieu
où on a envie d'aller, un livre qui nous impressionne
Le but était donc d'explorer cette liberté offerte
par le Net pour faire vraiment ce qu'on voulait, pour tenter
des expériences. Il y a une tradition de critique des
médias dans les milieux alternatifs, mais avec Internet,
on a le champ libre pour ne plus se contenter de critiquer
ce que font les médias et pour proposer d'autres choses,
pour bricoler ou ébaucher le média dont on rêve.
2 / Dans un édito récent
("Michel Houellebecq ou l'écrasement des périphéries
par le centre"), tu sembles filer la métaphore
qui sert de ligne directrice à Périphéries
: donner une place aux marges, à l'imaginaire, à
la subjectivité. Quelle est la part de militantisme
dans ce projet ?
Au départ, on développe et on défend
nos convictions - parfois même on découvre nos
convictions en voyant le site prendre forme au fil du temps,
d'ailleurs, ça nous aide à préciser certaines
choses. Après ça, la part de militantisme, elle
ne dépend pas de nous. Dans le cas de Houellebecq,
de son succès, il se trouve qu'on n'est pas en phase,
donc nos positions s'assimilent à du militantisme.
Pour moi, Houellebecq, c'est le triomphe du stéréotype.
Sous couvert de la critiquer, il accrédite la vision
du monde que propagent la télé et la pub. Ses
propos sur l'Islam l'ont montré : la vision du monde
de ce type sort tout droit du journal télévisé
de TF1. Beigbeder, c'était déjà ça.
C'est la contamination de la littérature par l'univers
industriel et médiatique de masse. Et les critiques
acquiescent dans l'extase à cette contamination, parce
qu'en même temps ils sont eux-mêmes en train de
prendre leur place dans le grand cirque télévisé
: chez Ardisson d'abord, chez Durand maintenant
Pour
moi, c'est l'horreur absolue. S'il ne reste plus d'autres
moyens d'accéder à la réalité
que la télé et la pub, c'est la fin, autant
se suicider tout de suite. Il faut absolument préserver
ces autres moyens, et la littérature en est un parmi
d'autres. Comme disent les Virtualistes : "Nous vous
rappelons qu'il existe d'autres possibilités"
Houellebecq, c'est un enterrement de première classe
de la littérature, un ersatz de littérature
à usage d'un microcosme télévisuel qui
ne veut plus se nourrir que de lui-même. Et ce n'est
surtout pas une question de sujet : le contre-exemple parfait,
c'est à mes yeux "Les lois de l'attraction"
de Bret Easton Ellis, un livre désespéré
qui traite de la réification de l'être humain,
de la violence absolue de la société de consommation,
et qui, lui, relève complètement de la littérature.
Il y a une vision dans "Les lois de l'attraction",
il y a une construction sophistiquée, il y a une transvaluation.
3 / L'article dont tu es le plus fière
et/ou celui qui a été le plus lu sur Périphéries
?
Difficile à dire, on ne mesure pas les pages vues (les
seules indications "d'audience" sont le nombre d'abonnés
à la lettre d'information, et les e-mails qu'on reçoit).
Parmi les articles auxquels on tient, et pour le coup complètement
dans l'actualité, il y a le reportage de Thomas à
Gênes pendant le sommet du G8 : les "Polyphonies
génoises", un collage de photos, d'impressions,
de coupures et de citations de la presse italienne, de bribes
d'interview, d'analyses de gens comme Giorgio Agamben ou Dario
Fo
On a beaucoup dit qu'à Gênes s'étaient
retrouvés ensemble des gens très différents
: c'est donc une tentative de rendre compte de cette multitude
aussi dans la forme, et tout en s'y inscrivant soi-même
: ce n'est pas du journalisme sensationnaliste, objectif et
omniscient, mais un regard singulier sur les manifs et les
événements de Gênes. Même si c'est
le regard de quelqu'un qui a été très
actif, qui s'est renseigné, qui a observé, qui
a interrogé
Sinon, je tiens pas mal à
un édito sur l'utopie.
4 / Tu sembles beaucoup te nourrir
des livres et de la pensée d'Annie Lebrun, qui revient
dans de nombreux articles. Non seulement dans ce dernier édito
mais également dans un papier précédent
sur les littératures écrites par des femmes.
Qu'en est-il de sa lecture ? Quelle influence peut-elle avoir
dans une réflexion de journaliste-reporter ?
Annie Le Brun est importante, c'est vrai, parce qu'elle théorise
ce refus de la dictature de la réalité sur lequel
on a plus ou moins bâti le site. Mais il y en a plein
d'autres auxquels on fait souvent référence
: Miguel Benasayag, Augustin Berque, Edward Saïd, Armand
Gatti, John Berger, Pasolini
Ce qui est bien, avec Internet,
c'est que quand on parle d'un artiste ou d'un intellectuel,
ou d'une uvre, on peut ne pas faire que juxtaposer des
fiches critiques : on peut les empiler comme des briques,
en découvrant peu à peu les lignes directrices
de nos propres choix, en tissant des liens entre la pensée
des uns et des autres, en essayant de donner une cohérence
à l'ensemble. On peut s'en servir comme d'une matière
première. On ne se contente pas de dire "lisez
ce livre, il y a des choses géniales dedans" :
on résume, longuement s'il le faut, ce qu'il y a de
génial à nos yeux là-dedans. En sachant
que ça pourra nous servir plus tard pour articuler
ces choses géniales avec d'autres choses géniales
qu'on aura trouvées ailleurs. Les critiques de bouquins
sont en quelque sorte une boîte à outils pour
les éditos. C'est pour ça aussi qu'on milite
comme on peut pour que les éditeurs comprennent l'intérêt
de pouvoir citer longuement des livres sur le Net : d'abord,
contrairement à ce qu'ils croient parfois, ça
leur fait vendre plus de bouquins, et ensuite, c'est la condition
à laquelle le réseau peut être un média
vraiment intéressant pour nous. Un outil de mise en
commun du savoir et de la pensée, où faire la
jonction entre des choses qui, ailleurs, sont séparées.
5 / Ton ouvrage "Marchands et
citoyens, la guerre de l'Internet" décrypte certains
fantasmes liés aux nouvelles technologies et dresse
une défense du web citoyen et des nouvelles formes
de contestations assistées par ordinateur. Ne penses-tu
pas qu'il y a eu parfois une surestimation de la portée
de ces "révolutions" numériques (au
niveau culturel, social, politique), à l'instar de
la fameuse bulle spéculative autour du web marchand
?
Bien sûr qu'il y a eu une surestimation autour du web
marchand ! Mais seulement du web marchand
Pour le reste,
dès que tu te laisses aller à dire, parce que
tu en fais l'expérience tous les jours, qu'Internet
change plein de choses, et de façon souvent passionnante,
dans les usages culturels et sociaux, tu t'attires les foudres
d'une armée de vieux réacs autoritaristes qui
te traitent de déviant. Tu vois des pseudo sociologues
qui font des bouquins pour expliquer que les utilisateurs
d'Internet sont des "adeptes", de dangereux fanatiques
sectaires qui menacent l'équilibre de notre merveilleuse
société. Des fadaises idéologiques sorties
tout droit de leur imagination, mais qui font illusion auprès
d'un public qui connaît encore mal Internet. Tout est
bon pour t'interdire de faire autre chose que te résigner
à écouter les discours rances dont ils arrosent
le peuple par le truchement des "vieux" médias,
en se gonflant de leur importance et de leur génie.
6 / Qu'en est-il aujourd'hui du rapport
de force entre web marchand et web citoyen, maintenant que
la manne de la nouvelle économie s'est tarie et que
les grands prosélytes de la révolution Internet
ont été largement démentis par la réalité
des usages ?
Alors là, j'en sais rien
Je me garderai bien
de te faire de grandes réponses de sociologue (que
je ne suis pas) sur un sujet qui me paraît bien difficile
à évaluer. Je crois qu'on trouve les mêmes
forces antagonistes sur Internet que dans la société
en général, et qu'elles ne s'empêchent
pas d'exister les unes les autres de manière décisive.
Pour le moment du moins.
7 / Ancienne collaboratrice de Charlie,
pourrais-tu nous donner ton opinion sur le feuilleton "
Philippe Val Vs. Le web alternatif " ? Val ne gagnerait-il
pas aujourd'hui à développer Charlie en ligne,
maintenant que nous savons toute la force de réseaux
tels que indymedia.org par exemple ?
A mes yeux, il aurait dû y avoir une alliance naturelle
entre les médias indépendants sur le Net et
Charlie, qui a toujours tiré sa force et son succès
de sa position radicalement marginale dans le paysage de la
presse. C'est un tournant qu'il aurait dû prendre pour
continuer d'assumer son rôle de média alternatif
avant-gardiste - ce qu'il était pendant l'après
décembre 95, au début des luttes anti-mondialisation
et dans le combat contre le FN. Là, c'est clair qu'on
en est loin.
8 / Tu écris pour différents
médias, et tu t'es intéressée dans un
autre édito au "phénomène"
des " intellos précaires ". C'est une appellation
dans laquelle tu te reconnais ?
Ce n'était pas un édito, ça aurait été
un peu excessif et nombriliste
! C'était juste
une petite chronique de livre - je n'ai d'ailleurs pas parlé
du "phénomène" mais seulement d'un
livre qui traite du sujet ! Intello précaire, c'est
objectivement ce que j'ai été longtemps et que
je suis encore un peu. C'est un statut dans lequel on est
assez isolé, assez à la merci d'employeurs qui,
eux, ne nous doivent rien. On se sent souvent un peu paumé
ou découragé, et du coup ça fait vraiment
du bien de lire les témoignages de gens qui ont des
expériences à la fois différentes et
semblables à la sienne, de mettre en commun les réflexions
qu'on se fait sur cette situation et la façon de la
vivre. Je trouve assez passionnant de montrer les implications
de tout ça : comment ça change la façon
de concevoir le travail intellectuel, le regard qu'on porte
sur le monde du travail et sur la société, comment
une situation qui peut être subie au départ devient
assumée et même revendiquée
Anne
et Marine Rambach, les auteurs du bouquin, ont un traitement
un peu différent de celui des bourdieusiens, qui se
sont déjà intéressés au sujet.
Elles montrent bien l'ambiguïté du statut, qui
est à la fois choisi et subi. Moi, par exemple, à
un moment où j'étais vraiment mal barrée,
mon ancien prof de l'école de journalisme m'a donné
un contact à VSD. Je n'ai jamais appelé, et
je sais que de toute façon ça n'aurait rien
donné. Donc, en un sens, j'ai choisi ma précarité.
En même temps, si j'étais née 20 ou 30
ans plus tôt, j'aurais sans doute eu moins de difficultés
à m'intégrer quelque part où j'aurais
pu me sentir pas trop mal. Ça a failli arriver quelquefois,
et puis ça ne s'est pas fait. Mais en avançant,
je découvre à la place plein de choses inattendues
et palpitantes. Ce n'est jamais ce qui était prévu,
mais une fois surmonté le traumatisme de ne jamais
voir se réaliser ce qui était prévu (je
suis quelqu'un d'assez organisé, à la base),
les choses ne s'agencent pas si mal !
9/ Existe-t-il selon toi un modèle
de développement durable pour le net social et culturel
? penses-tu qu'il faille qu'il bénéficie comme
la presse ou les autres domaines artistiques d'aides sous
la forme de subventions, de mécénat ? Ou tout
son intérêt réside-t-il dans son indépendance
?
Bonne question
Certains jours on se dit qu'on aimerait
bien faire tout ça de manière moins amateur,
et d'autres jours on se dit que ça perdrait peut-être
de son sens
On n'a pas encore tranché.
10/ Les cinq sites sans lesquels le
web ne serait plus le web ?
L'Interdit : http://www.insite.fr/interdit/
Les mots sont importants : http://ornitho.org/lmsi/
Solidarité Palestine : http://www.solidarite-palestine.org/
Les éditions de l'Eclat : http://www.lyber-eclat.net/index.html
Le site de François Bon : http://www.remue.net/
> Références
citées
http://Autodafe.org
Parlement
international des écrivains
(article paru sur fluctuat.net)
http://www.humanite.presse.fr/
http://www.virtualistes.org/
< Description
du site Périphéries
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